4

Le processus était lent et requérait le genre de patience dont Huy était dépourvu, mais du moins se voyait-il épargner la tâche fastidieuse des coupeurs, qui se bornaient à trancher les deux extrémités des joncs pour leur donner une longueur régulière d’environ une coudée. L’étape suivante consistait, pour les éplucheurs, à débarrasser les joncs de leur écorce, qu’ils détachaient à l’aide de couteaux en silex à double lame. Ces deux besognes terminées, la tige nue était découpée en lamelles aussi minces que des rubans, qui étaient ensuite placées côte à côte sur une grande plaque de calcaire à la surface parfaitement plane. Celle-ci était constamment humidifiée par de jeunes garçons qui l’aspergeaient d’eau, leurs doigts allant et venant inlassablement entre elle et les récipients de terre cuite.

Lorsque les lamelles étaient parfaitement alignées, une deuxième couche était placée transversalement. Le travail de Huy consistait à pilonner cette deuxième couche de manière à l’aplatir sur la première. Avec deux autres ouvriers, il martelait toute la surface de la feuille à coups doux et rythmés, à l’aide de maillets arrondis, jusqu’à ce que l’amidon sécrété par les tiges eût soudé toutes les bandes, qui formaient alors une feuille de papyrus blanche aux dimensions de la pierre. Une fois ces opérations menées à bien, des garçons plus âgés – des apprentis – venaient ôter la feuille et l’emportaient pour la placer sur des tréteaux. Il fallait la surveiller attentivement et l’enlever quand elle était devenue parfaitement sèche, mais sans lui laisser le temps de jaunir au soleil. Dans une autre partie de la fabrique, les feuilles étaient collées de façon à former de longs rouleaux, ou découpées dans un format réduit destiné aux lettres et aux documents plus courts.

Huy avait pris cet emploi après avoir espéré dix jours durant un mot de Merymosé. Alors, sa bourse vide et le dénuement de sa cuisine l’avaient forcé à rechercher n’importe quel travail. Noubenéhem, à qui il avait soumis le problème, l’avait présenté à un autre client de la Cité des rêves, un vieux fabricant de papier à la peau flaccide et au crâne chauve cerné d’une couronne de longs cheveux gras. Cet homme, qui prétendait n’avoir jamais eu de mal à trouver une fille et ne venir là que pour boire, recherchait de toute urgence un ouvrier pour son équipe de martelage, car l’un de ses hommes était mort d’une subite attaque de fièvre du Fleuve. Huy s’y connaissait en matière de papyrus, ayant passé le plus clair de sa vie à écrire dessus. Il avait réussi à convaincre l’homme qu’il savait le fabriquer, sans donner trop de précisions sur son véritable passé, et avait été embauché.

Au début, ce travail lui avait agréablement rappelé l’odeur et la texture du papier et de l’encre, le plaisir d’ouvrir un rouleau de papyrus neuf, d’en déployer la longueur voulue sur le sous-main en cuir souple protégeant le bureau de bois ; le mélange de la poudre d’encre et de l’eau, puis le moment où, un peu tendu, l’on trempait le pinceau pour tracer les premiers signes. Imprégner le pinceau, mais pas trop, afin que l’encre soit absorbée par le papier avant d’avoir eu le temps de couler. Il se souvint des coups de fouet qui, lorsqu’il était élève, suivaient un ratage, un papyrus gâché. Après trente jours de ce labeur sans fin qui lui brisait le dos, il en comprenait la raison. Mais ses compagnons étaient joyeux et prospères. Leur production faisait l’objet d’une demande croissante, leur travail était stable et sûr.

Cette monotonie étouffait son cœur. Il commença à douter que nourrir son ventre au détriment de son esprit fût bien fondé, même s’il ne pouvait guère se permettre d’aussi nobles sentiments. Il pensait à Merymosé, se demandant comment il progressait tandis que le temps filait et que les embaumeurs se pressaient d’exécuter leur besogne. Il n’était pas retourné voir Taheb, un peu par fierté, un peu par indécision. Lors de leur dernière rencontre, ils avaient atteint une limite et, si fort qu’eût été l’appel de ses sens sur le moment, il n’était pas sûr de vouloir la franchir. En même temps, il était intrigué par le silence de Taheb après toutes ses protestations d’amitié. Nourrissait-elle la même pensée ? Chacun attendait-il que l’autre fasse le premier pas ?

Dix jours encore devaient passer avant que la rupture tant espérée se produisît dans l’existence routinière de Huy. Depuis quelque temps déjà, il n’avait plus conscience d’être suivi, et il était persuadé que personne n’avait fouillé son logis en son absence. Chaque jour, quand il partait au travail, il laissait certains objets – un rouleau de papyrus, un fragment de calcaire ou encore son pot à kohol – à une distance précise les uns des autres et du bord de la table où ils étaient posés. En dépit des précautions prises pour fouiller la maison, cet arrangement n’aurait pu qu’être modifié. Or ce ne fut jamais le cas. Huy attribuait cette quiétude retrouvée au fait qu’il avait un emploi fixe. Peut-être les autorités pensaient-elles qu’il s’était enfin rangé ? L’idée lui vint qu’un ventre plein n’était pas le seul avantage qu’il devait à son travail si fastidieux.

Un soir, néanmoins, alors que l’indéfectible vent du nord fraîchissait et faisait bruire les frondaisons des palmiers doum, il regagnait le quartier du port quand il eut l’impression que quelqu’un s’attachait à ses pas. Pour s’en assurer, il modifia son itinéraire habituel, s’engouffra dans des allées à peine plus larges qu’un mulet, traversa des petites places formant le point de jonction de cinq routes. Les rues du quartier portuaire étaient très différentes des artères larges et régulières du reste de la cité. Ce coin avait grandi de façon organique, défiant et dépassant toute tentative d’aménagement que les architectes avaient pu chercher à imposer autrefois, et il n’avait pas de secret pour Huy. Pourtant, il lui fut impossible de semer son poursuivant. Il finit par renoncer et prit le plus court chemin vers sa maison. Il était presque arrivé quand il entendit des pas précipités derrière lui et, se retournant, il vit Merymosé le rejoindre en courant.

« Merci pour la visite guidée ! » dit le Mézai.

En dépit de ses traits tirés, sa bouche conservait son pli déterminé.

« C’était toi ? J’aurais cru que tu t’en serais mieux tiré.

— Je voulais que tu te sentes suivi, afin que tu me promènes un peu. C’était mon seul moyen de vérifier que personne d’autre ne suivait tes traces.

— Pourquoi ?

— Je te le dirai à l’intérieur. Je ne devrais pas être ici, et je ne devrais certainement pas m’entretenir avec toi, mais je n’ai pas le choix. »

Une fois entré dans la pièce, Merymosé se détendit à peine. Il ne resta pas longtemps assis, mais se mit à faire les cent pas dans l’espace étroit qui séparait la porte d’entrée et le mur du fond.

« Tout d’abord, que je t’explique pourquoi tu n’as plus eu de mes nouvelles après être venu examiner le corps d’Iritnéfert. Quelqu’un a sûrement rapporté cette entrevue car j’ai été convoqué, le lendemain, chez le prêtre-administrateur au palais, où j’ai eu droit à une semonce bien sentie sur la dignité professionnelle, qui proscrit le recrutement d’individus douteux et séditieux pour l’exécution d’une mission officielle. J’ai eu de la chance de conserver l’affaire.

— As-tu avancé ?

— On ne m’a pas laissé bouger le petit doigt. Je n’ai pas pu m’entretenir directement avec Ipouky – je me demande d’ailleurs si cela m’aurait aidé. Tout ce que j’ai découvert, c’est qu’il était un père froid et distant. Après le départ de la mère, il a perdu tout intérêt pour la fille, dont il a abandonné l’éducation à une des matrones de la maison. Une femme sévère, qui avait l’habitude de faire fouetter Iritnéfert au moindre écart de conduite. Cette fille-là a grandi sans amour.

— C’est une indication importante.

— C’est la seule. Il n’y a aucune piste. Et maintenant, je ne suis plus responsable de l’enquête.

— Qui donc en est chargé ?

— Kenamoun. »

Huy connaissait l’homme de vue et de réputation. Par son tempérament, il n’était pas sans rappeler Sourérê. C’était un fonctionnaire de carrière qui s’était voué à gravir les marches du pouvoir jusqu’au sommet par la voie de la prêtrise. Il était aussi inflexible dans son allégeance envers Amon et les anciens dieux que Sourérê envers Aton, et s’était réfugié sous le règne d’Akhenaton dans l’oasis de Kharga pour échapper à la mort. Il avait pu se prévaloir de sa loyauté à la restauration, et il dirigeait à présent un service de police chargé de la conformité religieuse – fonction qui ne l’empêchait pas d’œuvrer dans tout autre domaine où Horemheb, par l’entremise du roi, jugeait bon de le désigner.

« Quand est-ce arrivé ?

— Hier.

— Sais-tu pourquoi ?

— Il y a eu un autre meurtre, soupira Merymosé. On commence à penser que c’est le fait d’un démon. Mais comment ? Il n’y a aucune trace de violence. Pas une marque sur le corps.

— Qui est-ce ?

— La plus jeune fille de Réni, le Chef des scribes.

— Quel âge avait-elle ?

— Elle aurait eu quatorze ans à la fête d’Opet. »

Huy se rembrunit.

« Et comment l’a-t-on découverte ?

— La sœur cadette l’a trouvée près du bassin de leur jardin – la famille réside là encore dans le quartier du palais. Elle était nue, allongée avec autant de soin que par Anubis lui-même.

— L’as-tu vue de tes yeux ?

— Oui. Réni a interdit qu’on touche au corps et m’a envoyé directement un serviteur. J’aurais dû rendre un rapport sur-le-champ, mais j’ai pensé que je pourrais toujours arguer de l’urgence si l’on me tançait à nouveau, car je ne voulais pas courir le risque que l’on m’empêche de la voir.

— As-tu parlé avec Réni ?

— Oui. C’est un homme intelligent, mais son cœur était assombri par la mort de sa fille et il n’avait rien à me révéler. Sa demeure est vaste et ses enfants sont en âge d’être indépendants, bien que tous vivent encore sous son toit. Sa Première Épouse et lui ont dîné seuls au coucher du soleil, puis il est parti travailler dans son bureau. Il n’a pas vu les enfants ce soir-là, sauf l’aînée, qui, à dix-huit ans, n’est toujours pas mariée et lui sert de secrétaire. La sœur cadette a découvert le corps en rentrant à la maison vers la sixième heure de la nuit.

— Combien d’enfants a-t-il ?

— Il reste deux filles et deux garçons.

— Quand t’a-t-il fait appeler ?

— Aussitôt après. J’y suis allé immédiatement, comme je te l’ai dit. J’ai fait mon rapport sur le meurtre dès que je les ai quittés, après avoir posté un homme sur place et leur avoir recommandé de ne toucher à rien. C’était environ à la neuvième heure. Ensuite, j’ai attendu les ordres. Vers la deuxième heure du jour, j’ai appris que Kenamoun mènerait l’enquête sur les deux crimes.

— Dans la même limite de temps qui t’était impartie ? »

Le Mézai eut un sourire las.

« Cette menace-là a été levée. Même eux voient bien qu’il y a forcément un lien entre les deux affaires. »

Huy ne répondit pas. Il connaissait bien Réni, qui était le seul scribe à avoir exercé de hautes fonctions à la fois sous Akhenaton et sous le nouveau régime. Il avait sans nul doute acheté sa liberté en trahissant d’anciens collègues et avait été assez clairvoyant pour se rétracter avant la mort d’Akhenaton ; une nuit, il avait fui discrètement la cité de l’Horizon en barque, avec toute sa famille. Arrivé dans la capitale du Sud, il avait clamé bien haut et publiquement sa loyauté envers les anciens dieux, abjurant Aton et s’en remettant à la clémence des prêtres d’Amon, qui s’enhardissaient à mesure que le pharaon réformateur perdait toute emprise sur son empire et sur la réalité même.

« Je lis ton cœur, dit Merymosé. Lis-tu le mien ?

— Le rapport est trop ténu. »

Mais les pensées de Huy allaient bon train. Les victimes étaient les filles de deux hauts fonctionnaires, qui l’un comme l’autre avaient survécu au changement de régime, qui l’un comme l’autre pouvaient, d’un certain point de vue, passer pour traîtres envers Aton.

« Quoi qu’il en soit, reprit-il, je vois mal comment je peux t’aider. Tu disais toi-même que tu prenais un risque en venant me voir. »

Merymosé mit un certain temps à répondre et le fit non sans embarras.

« J’ignore pourquoi tu m’inspires confiance à ce point, mais aucun de mes hommes n’est formé à utiliser son cœur de la manière dont tu le fais, qui est un don de Ptah. Tu sembles connaître ton métier d’instinct.

— Taheb doit s’être montrée très chaleureuse dans ses éloges.

— Cela fait maintenant deux fois que j’ai pu juger par moi-même. Jette un coup d’œil dehors, puis je m’en irai s’il n’y a personne, dit Merymosé, qui se leva et se dirigea vers la porte.

— Tu ne peux faire de ces visites une habitude.

— Je demanderai à Kenamoun si nous pouvons requérir tes services. Il est plus ouvert que le prêtre-administrateur, et il veut réussir dans cette affaire. C’est tellement plus commode d’engager un assistant qui ne pourra réclamer la reconnaissance officielle de ses mérites, lorsque le problème sera élucidé !

— Tu me donnes peu d’encouragements.

— Tu seras payé, Huy. Quoi qu’il advienne, tu n’es pas né pour fabriquer du papier.

— Je ne sais pour quoi je suis né, et je doute que cela ait une quelconque importance.

— Il se peut que ta véritable profession t’ait trouvé. Ce sont des choses qui arrivent.

— J’ai une question à te poser.

— Je t’écoute.

— Que faisais-tu sous le règne du Grand Criminel ? »

Si Merymosé et lui collaboraient, ils devaient éprouver une confiance mutuelle. Le Mézai se crispa, et un long moment s’écoula avant qu’il ne réponde.

« J’étais en garnison à Byblos. Quand Azirou lança enfin ses Khabiris contre nous, nous soutenions le siège depuis trois ans. Et pendant tout ce temps, le Grand Criminel n’avait pas envoyé une seule réponse à nos appels à l’aide. Nous crevions de faim, nous étions décimés par la maladie. Le typhus. En as-tu déjà observé les effets ? Nous étions bien loin de la cour dorée de la cité de l’Horizon. »

Il garda le silence, et les plis qui encadraient sa bouche se creusèrent davantage. Puis il continua son récit.

« Quand les Khabiris attaquèrent, nous fûmes réduits à l’impuissance. Ces pirates du désert massacrèrent les hommes et les enfants, et emmenèrent les femmes. Du fait que j’étais officier, ils conçurent un petit spectacle spécialement à mon intention : ils violèrent devant moi ma femme et ma fille de dix ans, à trois sur chacune, par chacun des orifices. Puis ils firent de même avec des lances. Ils me jetèrent à la mer du haut des créneaux, mais les rochers furent sans merci et ne me tuèrent pas, bien que je n’eusse jamais tant aspiré à la mort. Mais un homme doit attendre l’appel d’Osiris.

« Mon ka avait décidé que je devais vivre. Je nageai jusqu’à la côte, porté par le courant. En arrivant sur le rivage, je volai un petit bateau de pêche et je naviguai jusqu’au Delta. Je rejoignis les Mézai au sud, et je servis à Napata avant qu’on ne m’envoie ici. »

Huy chercha désespérément quelque chose à dire, et ne trouva rien. Ses paroles furent malhabiles et inappropriées.

« Tu dois nous haïr.

— Je ne hais personne. On ne peut haïr quand on est mort au fond de soi. »

 

Après le départ de Merymosé, Huy ferma sa maison et descendit à la Cité des rêves.

« Tu ne dors donc jamais ? » dit-il à Noubenéhem.

Elle était enracinée sur son divan, à demi couchée dans sa position de prédilection. Sur la table à côté d’elle, il vit une cruche de vin de palme, jaune et sirupeux.

« Jamais quand il faut que je gagne ma vie, répondit-elle en souriant. Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu as parlé d’une fille qui, d’après toi, était mon type.

— La petite Néfi ? Tu n’as pas de chance. Elle n’est pas revenue.

— Lui as-tu donné du travail ?

— Elle était pleine de zèle mais totalement inexpérimentée. Pour être franche, je comptais sur toi pour la déflorer, dit-elle en lui proposant la cruche, qu’il refusa d’un geste de la main.

— Décris-la-moi.

— Je l’ai déjà fait. Jeune. Innocente. Les joues rondelettes de l’enfance. Un petit corps dodu, qu’elle était toute prête à faire voir. Ça ne m’aurait pas gênée de la culbuter moi-même.

— Tu l’as fait ?

— Non, dit-elle, soudain moins amicale, et elle expliqua en indiquant la cruche : Ces temps-ci, je m’en tiens à des plaisirs moins fatigants. Pourquoi ?

— Pour rien.

— Ça te plairait de regarder des femmes ensemble ?

— Je vais te décrire une fille, de façon aussi précise que possible. Tu me diras si c’est celle que j’ai ratée. »

Rassemblant tous les détails dont il put se souvenir et s’efforçant de leur insuffler la vie, Huy décrivit Iritnéfert.

« C’est elle. Alors comme ça tu l’as trouvée, après tout. Qu’est-ce qu’elle faisait ? Elle bossait sur les quais ? »

Il allait partir quand le rideau de perles s’écarta et Kafy apparut. Elle le regarda d’un air de reproche.

« Tiens, tiens. Ne t’aurais-je pas déjà vu quelque part ? »

Huy lui retourna son regard. La dureté de ces yeux-là était feinte, il le savait. Tout son corps l’invitait, et il savait qu’il accepterait cette invite. Il fit un pas vers elle.

« On paie d’avance », dit Noubenéhem en tendant la main.

Au-delà du rideau de perles, le couloir était long et enfumé, jalonné tous les trois ou quatre pas par une lampe à huile dans une niche. Soumis des nuits sans nombre à ce genre de lumière, les murs avaient noirci. Des sons étouffés et, une fois, un cri de douleur traversèrent les portes closes de part et d’autre.

« Nous y sommes », annonça Kafy en s’arrêtant devant une porte ouverte.

La pièce était confortable, éclairée par trois lampes et toute tendue de lourdes draperies bleu nuit. Souriante, Kafy glissa la main sous le pagne de Huy et la referma sur son pénis, pour l’attirer à l’intérieur. Il n’aurait pas aimé connaître son âge, ne l’avait jamais vue que sous une lumière tamisée et ne savait rien d’elle, hormis qu’elle venait d’un village du nord, à l’ombre de la pyramide de Saqqarah.

« Où étais-tu passé ? lui demanda-t-elle.

— Nulle part.

— T’es-tu lassé de moi ?

— Non. »

Il l’arrêta en lui prenant les mains. Les yeux de Kafy cessèrent de feindre.

« Qu’y a-t-il ?

— Une question.

— Tu ne t’arrêtes jamais de travailler, n’est-ce pas ? dit-elle d’un ton résigné.

— Un homme est venu, voici quelques jours. Je l’ai vu parler à Noubenéhem. Bien habillé, et peut-être d’âge mûr. Il m’a semblé le connaître.

— Je ne l’ai pas vu.

— Je pense qu’il était venu pour une sorte de spectacle. Il a payé un bon prix. »

Le visage de Kafy s’éclaira, puis se ferma.

« Tu ferais mieux de poser la question à Noubenéhem.

— C’est ce que j’ai fait. Elle a refusé de répondre.

— Je t’aiderais si je le pouvais », dit-elle.

Mais seules ses lèvres souriaient. Il sut qu’il n’en tirerait rien de plus et qu’elle commençait à s’impatienter. Il l’attira contre lui en lui enlevant sa robe de lin moulante pour révéler son corps brun et soigné, aux seins fermes et généreux. L’histoire de Merymosé lui avait donné envie de tout oublier. Il n’aurait pu supporter la solitude de sa maison.

Elle défit son pagne et se mit à genoux, sachant par quoi il aimait commencer.

« Cela fait longtemps, trop longtemps », murmura-t-elle en le glissant dans sa bouche.

Lorsqu’elle se pencha, il vit que son épaule gauche était marbrée par un énorme bleu.

 

Un démon malveillant se tenait sur sa tête. Il avait enfoncé l’herminette dans sa fontanelle et actionnait l’instrument d’avant en arrière, méthodiquement, pour lui fendre le crâne. Pendant ce temps, dans son cerveau, deux tailleurs de pierre perçaient un chemin jusqu’à ses yeux au moyen de ciseaux à pinces. Il essaya de se redresser, mais le mouvement le plus prudent provoquait chez ses persécuteurs un regain d’ardeur, et son estomac précipita un flot de bile à sa bouche. Il y distingua un arrière-goût de figue.

Huy se força à s’asseoir progressivement, ce qui amena la cruche d’alcool de figue, vide à présent, dans son champ de vision. Oublié, l’accès d’optimisme que la boisson avait instillé en lui la nuit passée ; oubliée, l’ivresse dont les effets lui avaient permis d’échapper enfin au récit de Merymosé. Il lança une supplication plaintive, à l’adresse de tout dieu bien disposé envers les buveurs larmoyants, pour redevenir lui-même, maître de ses mouvements, le plus tôt possible. La seule chose dont il pouvait se louer était qu’on se trouvait le onzième jour, le jour de repos. Ses débordements ne lui coûteraient pas son emploi.

Ayant enfin réussi à tenir droit cinq minutes sans éprouver le besoin de vomir, il entreprit de remettre de l’ordre dans son cœur. Au début, il n’y entra que des préceptes moralisateurs sur l’excès de boisson, qu’il se souvenait d’avoir eu à copier pour s’exercer quand il était élève.

« On me dit que tu vas de rue en rue là où tout empeste les dieux de l’alcool. L’alcool détournera les hommes de toi et enverra ton âme en enfer ; tu seras pareil à un navire au gouvernail brisé, pareil à un temple sans dieu, à une maison sans pain… »

L’auteur de ces préceptes n’avait jamais eu de mauvais souvenirs à noyer ni appris des vérités trop horribles à affronter. Mais avouons-le, quand on refaisait surface, les souvenirs et les vérités étaient toujours là ; ils n’avaient pas disparu. La seule différence, c’est qu’on était encore moins apte à en triompher. Voilà ce qui poussait les hommes à continuer de boire : un perpétuel repli. On endormait les sens au lieu de combattre et de détruire la cause de la souffrance. Merymosé s’était-il déjà saoulé ? Huy en doutait.

Sa tête bourdonna et son estomac chavira quand il se mit debout, et chercha à tâtons le dossier d’une chaise pour se retenir. À ce stade, il s’autorisa une minute de repos avant d’envisager le voyage de mille jours qui le séparait de la salle de bains. Puis, se forçant à respirer calmement, il se mit en route.

Plus tard, après avoir pris un bain et, sinon mangé, bu un peu de tisane, il sentit que finalement il survivrait. Il mâcha des grains de coriandre pour s’adoucir l’haleine et, prêt à affronter le monde, décida de revêtir son pagne le plus neuf et le plus présentable, ainsi que ses sandales de cuir et sa coiffure, dernier vestige de jours meilleurs. Il tenterait d’avoir accès au quartier du palais, sinon aux demeures d’Ipouky et de Réni, sans entretenir trop d’espoir sur la possibilité que Merymosé persuade Kenamoun de l’engager. Il n’y avait rien de mal à explorer le terrain à tout hasard.

Il fut interrompu alors qu’il s’habillait par un coup à la porte, et en l’ouvrant il reconnut un des serviteurs attitrés de Taheb, un Assyrien qui, en dépit de ses années passées sur la Terre Noire, arborait toujours une longue barbe brune ondulée et ointe d’huile. L’homme porta sa main droite à son front, à ses lèvres puis à sa poitrine, et sans un mot lui présenta un billet, par lequel Taheb lui demandait de venir la voir sur-le-champ.

« Sais-tu de quoi il retourne ? demanda-t-il à l’Assyrien.

— Non, mais c’est urgent. Elle t’attend et, vois, elle t’a envoyé sa litière. »

 

Lorsque Huy arriva chez Taheb, ses persécuteurs avaient quitté son crâne sans laisser de trace. Il descendit de la litière. Au lieu de le conduire dans la petite cour, l’Assyrien lui fit traverser la demeure jusqu’à une pièce du haut, dont les grandes fenêtres orientées vers le nord interceptaient le vent. La pièce, peinte d’un blanc si pur qu’il semblait bleuté, était fraîche et apaisante. Huy remarqua une cruche de vin et des coupes sur une table en bois blanc poli, tout incrustée d’or et d’ivoire d’hippopotame. Le mur ouest ouvrait sur un balcon qu’ombrageaient des avant-toits profonds, soutenus par des colonnes minces en forme de lotus, avec pour panorama la cité. Au loin se dessinait le large cours grisâtre du Fleuve, bas et paresseux en cette époque de l’année, mais qui ne perdait rien de sa dignité. Huy distingua le quartier encombré du port, aux toits si denses que dans la brume miroitante ils ne formaient plus qu’un. Au-delà, plus au sud, s’étendaient les larges toitures des installations palatiales, les édifices qu’il savait séparés par de belles avenues ombreuses, pavées de calcaire poli régulièrement humidifié de peur qu’il ne devînt trop brûlant pour les pieds des riches.

Elle ne le fit pas attendre longtemps. Sobrement vêtue d’une ample tunique à manches longues qui la couvrait du menton aux chevilles, elle s’approcha de lui, les mains tendues.

« Je suis heureuse que tu sois ici. T’ai-je enlevé à tes occupations ?

— L’Assyrien a dit que tu avais besoin de me voir d’urgence.

— J’ai pensé qu’il valait mieux dire cela, sans quoi tu ne viendrais pas. Tu sens la coriandre. Tu as bu, la nuit dernière.

— En effet. Merymosé est venu me voir et m’a parlé de son passé.

— C’est une triste histoire, convint Taheb, pensive. Mais était-ce la seule raison ?

— Il y en avait une autre.

— Me la confieras-tu ?

— Non, pas maintenant. Pardonne-moi, ce n’est rien d’important. Cela n’a rien à voir avec Aset, non plus.

— Alors je ne me montrerai pas curieuse, bien que cela soit contraire à ma nature, dit-elle en souriant un peu tristement.

— Il désire mon aide. On lui a désigné un nouveau chef. Un prêtre nommé Kenamoun.

— Ah oui ! Le garde-chiourme.

— Il n’a jamais recherché la popularité.

— Oh ! Mais si ! dit Taheb, surprise. Auprès des femmes.

— A-t-il eu du succès ?

— Non.

— Que penses-tu de lui ?

— C’est un homme difficile à impressionner. Non que j’aie essayé.

— Il se peut que j’aie à le faire.

— Merymosé est plus courageux que je le pensais, s’il propose, et surtout à Kenamoun ! l’intervention d’un ancien scribe du Grand Criminel. »

Elle leur servit du vin, qu’il se devait d’accepter en vertu des règles de civilité, bien que son cœur s’y refusât. Mais à son grand étonnement, la boisson était légère, acidulée, avec un léger goût de miel, en plus d’un autre parfum si subtil qu’il ne put l’identifier. Quand il but, le liquide se répandit en lui telle la lumière du soleil.

« À la vie, dit-elle en levant sa coupe.

— À la vie », répondit-il.

Elle le considéra avec une expression énigmatique, et remarqua :

« Vu ton air cachottier, je t’ai détourné d’un projet.

— J’avais l’intention de m’introduire dans le quartier du palais, avoua-t-il en souriant.

— Alors tu aurais dû commencer par venir me voir. On ne te laissera jamais entrer seul, même vêtu de tes plus beaux habits. Pour qui espérais-tu te faire passer ? »

Les mêmes mots auraient pu être prononcés par les lèvres pincées de la Taheb d’autrefois. Et voilà qu’ils étaient pimentés d’un humour délicat et ironique. Huy ne trouva plus de raison qui l’empêchât de se détendre.

« J’aurais dû y penser », admit-il.

S’il y avait une chose dont il était sûr, c’est que Taheb était une alliée à cultiver. Peut-être était-ce dû à l’effet de ce philtre magique, mais il sut soudain que ce qui l’avait fait hésiter – leur condition très distincte – était une objection ridicule.

« J’ai connu Ipouky par le biais d’Amotjou. Quant à Réni, il était l’associé de mon père.

— Réni ? Tu es donc au courant, pour sa fille ?

— Oui. C’est une tragédie. Elle était si confiante ! Qui a bien pu commettre un crime pareil ? Pour quelle raison ?

— Il n’y a pas forcément de raison, dit-il, perdu dans ses pensées.

— Tu ferais aussi bien de me poser tes questions, Huy, dit Taheb, amusée. Tu te demandes ce que je sais au juste et comment je le sais. Les riches de cette cité constituent un cercle. Les nouvelles se propagent vite, d’une famille à l’autre. Il est difficile d’éviter qu’une affaire s’ébruite, et en l’occurrence on n’a pas recherché le secret. Les gens sont affolés. Ceux qui ont des enfants adolescents, surtout des filles, sont pris de panique.

— Où sont les tiens ?

— Je les ai envoyés chez mon frère, dans la capitale du Nord, où ils resteront jusqu’à ce que tu aies résolu ce mystère.

— Tu fais preuve d’une grande confiance.

— Si ce n’est pas l’œuvre de dieux hostiles, tu le résoudras.

— La chance est ma seule alliée.

— Ce n’est pas si mal de l’avoir de son côté. »

Leurs paroles semblaient suspendues entre eux. Ils se turent, et l’atmosphère devint palpable, comme transformée en un fluide limpide. Ce n’était pas désagréable, et Huy se demanda si c’était là l’effet du vin. Chaque pore de sa peau était en alerte, aussi réceptif qu’après le plaisir d’un bain chaud. Il s’était approché du balcon. Taheb posa sa propre coupe, se leva et le rejoignit. Elle lui prit sa coupe des mains et l’abandonna sur le mur du balcon. Ses bras souples vinrent se poser sur les épaules nues de Huy, peau contre peau, en un contact brûlant.

« C’est drôle, murmura-t-elle. Amotjou était si grand et mince ! Toi, tu es bâti comme un guerrier ou un batelier, bien plus que comme un scribe.

— À l’école d’écriture, on me surnommait Bès. Qu’as-tu mis dans le vin ?

— Juste un peu de racine de mandragore. Cela fait une éternité que tu ne me donnes pas signe de vie, or je te désire depuis que je t’ai revu au festin. Aussi, vois-tu, je voulais être sûre de toi.

— En as-tu pris ?

— Bien sûr. On m’a dit que cela rehausse le plaisir. Je n’ai encore jamais essayé.

— Alors comment connaissais-tu la bonne dose ? »

Elle éclata de rire.

« Ne cesses-tu jamais de poser des questions ? Je veux te sentir contre moi. »

Elle détacha ses mains de lui et les porta prestement à sa nuque pour défaire une agrafe. Sa robe tomba tel un rideau, révélant un corps robuste, aux épaules larges mais aux hanches minces et aux seins délicats.

« Aimes-tu ce que tu vois ? »

Autour de lui, l’air tournoyait doucement et il y tournoyait avec elle, tandis que disparaissaient son pagne, ses sandales, sa coiffure. Une couche était apparue sur le balcon – ou s’y trouvait-elle déjà avant ? Ils y étaient étendus ensemble, bien qu’il n’eût aucun souvenir de s’en être approché.

Elle se pencha contre lui et leurs seins se touchèrent, leurs cuisses se caressèrent. Comme par magie, ses mains débordaient d’huile de lotus dont elle l’oignait de ses doigts fermes.

Il la soutint d’un bras, et sa main abandonna ses seins pour descendre vers sa cuisse, puis de là, lentement, achever le voyage vers l’entrée de la Grotte aux Doux Mystères, s’y attardant assez longtemps pour découvrir le petit temple de Min et l’éveiller. Haletante, elle explorait passionnément son oreille du bout de la langue. Il tourna la tête pour que leurs lèvres, en se joignant, forment un second temple où leurs langues s’enroulèrent, se caressèrent, parcourant les dents. Ouvrant les yeux, il remarqua une goutte de sueur sur l’épaule de Taheb et fit glisser ses lèvres sur sa peau de bronze pour la lécher. Puis il laissa tomber sa tête contre ses seins, s’en empara à pleine bouche et en taquina les pointes. Il descendit encore et but à la douce source de ses reins, embrassant, stimulant, suçant le fier petit dieu qui se dressait à l’entrée de la Grotte. Loin au-dessus de lui, elle soupirait et gémissait doucement. Alors elle l’attira vers elle et descendit à son tour pour le prendre dans sa bouche. Ses cheveux caressaient son ventre, sa langue livrait de tendres incursions à la base de son pénis, ses dents mordillaient légèrement sa virilité. Plus tard elle se redressa, et leurs lèvres, leurs dents se retrouvèrent, chargées de douces saveurs.

Leurs mains s’activaient, lubrifiées par l’huile de lotus, la sueur et le vin de Min qui avait franchi l’entrée de la Grotte. D’une main ferme, elle pompait son pénis avec un mouvement lent et régulier, en lui imprimant une légère torsion. Il se mordit les lèvres pour dominer le dieu, puis enfouit sa bouche dans le pli du cou de Taheb, humant son odeur, cherchant à se noyer en elle.

Ils flottèrent jusqu’au sol. Huy empoigna Taheb par les fesses, enfonça ses paumes dans la chair tendre, explora de ses doigts impatients cette autre grotte qu’elles protégeaient. Taheb l’étreignit et le guida en elle. Ils se collèrent l’un contre l’autre, les lèvres dures, les corps écrasés. Elle accrocha ses talons au creux de ses reins. Alors ils se cabrèrent et plongèrent, s’élevèrent et retombèrent ensemble. Deux heures durant ils firent l’amour, sans se détacher l’un de l’autre, même pendant les courts intervalles où ils reposaient en se mordillant doucement les oreilles et les lèvres, repoussant toujours à l’extrême l’instant splendide, et l’atteignant toujours en même temps, haletant et gémissant, grognant et criant – par sept fois. Enfin ils s’arrêtèrent et restèrent allongés l’un contre l’autre, parfumés de riches effluves, sentant la sueur se glacer sur eux. Des domestiques vinrent les envelopper de draps frais et doux puis, sans les séparer, les emportèrent sur le lit qu’ils avaient préparé dans la chambre blanche. Alors ils dormirent, heure après heure, étroitement enlacés.

Quand il s’éveilla, ce fut sous la sensation de l’haleine fraîche de Taheb contre son torse. Quand elle s’éveilla, ses yeux étaient telles des flammes dans les profondeurs d’un puits insondable. Un long laps de temps s’écoula avant qu’ils ne se parlent. Les mots avaient trouvé leur place.

Ils comptaient si peu !

La cité des rêves
titlepage.xhtml
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_000.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_001.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_002.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_003.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_004.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_005.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_006.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_007.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_008.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_009.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_010.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_011.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_012.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_013.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_014.html
Gill,Anton-[Mysteres Egyptiens-02]La cite des reves(1995).French.Ebook.AlexandriZ_split_015.html